Evelyne Bennati, Quartier libre

Quartier libre

Régulièrement je me balade à vol d’oiseau rayon d’1 km dans le quartier de mon compagnon, chez qui je réside pour nous confire de conserve.

J’ai fait la connaissance lors d’une de ces pérégrinations – l’aventure est au bout de la rue ! – d’une jeune truie de race porc noir. Pas de Bigorre, mais corse ou gascon, allez savoir… Oui oui cela n’est pas fiction, mais pur porc, je vous l’atteste le 4 avril 2020, 14h55 à Rueil-Malmaison.

Cette truie dort au soleil du début d’après-midi, étalée de son long, grognant parfois de contentement dans un sommeil que l’on sent bienheureux, chairs abandonnées aux rayons sans virulence pour l’heure, aucun souffle ne pouvant contaminer l’instant. L’innocence de l’évidence, un truisme en somme… Pas d’enclos dédié pour la bête, elle partage l’accès à la maison de ses propriétaires entre rue, garage et poubelles, derrière un portail à mi-hauteur qui ne masque rien de son habitacle. Des fleurettes blanches disséminées en nombre sur l’herbe alentour, comme des communiantes insouciantes, confinent au cliché campagnard ; avant qu’une tondeuse calamiteuse ne les décime sans distinction, pour clore le bec (de canard et pas de gaz !) à une nature trop exubérante. Le gel matinal de mi-mars est bien oublié.

Je rends visite à la truie depuis trois jours, depuis cette rencontre inattendue et savoureuse. Hier, elle n’était pas au rendez-vous ; une inquiétude m’a saisie. Ses propriétaires envisageraient-ils un très long confinement obligeant à faire ses propres provisions de bouche ? Le système D quoi. Mais non aujourd’hui à nouveau elle rêvassait au soleil dans une confiance contagieuse qui m’a ragaillardie. Heureuse de vivre, son poids de vie au présent, la respiration régulière et ample soulevant en cadence ses flancs…

Sur le chemin du retour, au tournant d’un pâté de maisons, une inscription toute récente à la peinture noire couronne un muret : « Jésus nous sauve ! ». C’est aussi le nom d’un gros saucisson, de Lyon ou de Morteau. Il est vrai qu’en cas de pénurie alimentaire, il serait bienvenu.

Alors pas de quartier pour les porcs et longue vie aux truies !